12 jours, le dernier film de Raymond Depardon

12jours affiche 550x745Depuis la loi du 27 septembre 2013, les patients hospitalisés sans consentement dans les hôpitaux psychiatriques doivent être présentés à un juge des libertés et de la détention avant 12 jours puis tous les six mois si nécessaire. C’est à titre exceptionnel que ce film a été autorisé. D’un côté un juge, de l’autre un patient, entre eux naît un dialogue sur le sens du mot liberté et de la vie.

Source : https://www.atmospheres53.org/film/12-jours/

En présence de Xavier Talois, cadre supérieur de santé, pôle santé mentale du CHNM

 

 

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Cinéma Le Vox 53100 Mayenne

Un article du journal suisse Le temps

Raymond Depardon: «La psychiatrie est très cinématographique»

Avec «12 jours», le Français signe un documentaire puissant sur les personnes internées de force. L’occasion d’une rencontre avec le cinéaste-photographe

Douze jours. C’est le délai durant lequel les personnes internées en psychiatrie contre leur gré doivent être présentées à un juge, depuis la loi du 27 septembre 2013 en France. Un sujet comme une évidence pour Raymond Depardon. Le cinéaste-photographe s’est penché sur un asile vénitien – San Clemente – et sur les urgences psychiatriques de l’Hôtel-Dieu, à Paris. Il a suivi des délinquants pris en flagrant délit puis assisté à des audiences à la 10e chambre du tribunal correctionnel de la capitale. 12 jours, en salle mercredi 13 décembre, réunit le monde des soins psychiatriques et celui de la justice.

Le film démarre par un long travelling dans un couloir vert clair, nu et silencieux. Nous sommes à l’hôpital du Vinatier, à Lyon, le plus important complexe psychiatrique du pays. Dans un simple bureau, des juges se relaient pour recevoir les patients enfermés malgré eux et leurs avocats. La caméra passe de l’un à l’autre, en plan serré le plus souvent. L’entretien dure quelques minutes et c’est toute une vie qu’il faut résumer. Les patients suintent l’angoisse, la misère, la colère parfois. Tous exposent un parcours cabossé et l’envie de se reconstruire dehors. Ils semblent seuls et démunis face au verdict des médecins et au jargon des juges. Fidèle à sa manière, Depardon filme sans commenter. Et le public encaisse une réalité brute. Entretien.

Le Temps: Pourquoi ce sujet?

Raymond Depardon: Depuis longtemps avec Claudine Nougaret, mon épouse, nous avions envie de revenir sur le sujet de la psychiatrie sans savoir par quel biais l’aborder. La magistrate Marion Primevert, que j’avais rencontrée sur le tournage de 10e chambre, est venue me voir avec la psychiatre Nathalie Giloux pour me parler de cette loi votée en 2013. Je l’ignorais. Elles m’ont proposé d’aller assister à quelques audiences au Vinatier, où travaille Nathalie Giloux. Cela m’a intéressé parce que je n’avais jamais tourné dans la région lyonnaise, d’où je viens. J’ai trouvé cela difficile à filmer. Il s’agit d’un bureau transformé en salle d’audience, tout le monde est en civil…

Mais l’intérêt se situe dans les gens, des gens que l’on n’avait jamais vus. L’absence du psychiatre, qui joue pourtant un rôle capital, est l’autre élément qui m’a plu. Le patient s’exprime librement durant cinq à dix minutes.

– Avez-vous rencontré des difficultés à obtenir des autorisations?

– Les précédents films sur la justice m’ont aidé. Les magistrats m’ont fait confiance. Je crois qu’ils apprécient le fait que je travaille avec peu de matériel, sans mise en scène. Je fais en sorte de ne pas déranger les gens, comme un parfait abat-jour ou un portemanteau. Peut-être parce que je viens de la photographie. L’école de la magistrature, à Bordeaux, qui se sert de mes films comme matériel pédagogique, a appuyé ma demande auprès du tribunal de Lyon. Les quatre juges ont joué le jeu. Il restait les patients, le plus difficile. Claudine leur a expliqué le projet. Un peu plus de la moitié ont refusé, notamment ceux qui allaient sortir bientôt ou bien les parents de mineurs internés.

– Comment s’est passé le tournage?

– Je voulais que rien ne m’échappe de cette discussion presque hors justice. J’avais remarqué le regard des patients, fixe; ils ne clignaient pas des yeux, sans doute à cause des traitements. C’était impressionnant et je les voulais en gros plan. Idem avec le magistrat. Pour la première fois, j’ai travaillé avec des caméras numériques car les audiences durent entre dix et quinze minutes et la pellicule ne va pas au-delà de dix. J’avais un peu peur, moi qui suis toujours resté fidèle à l’argentique, en photographie aussi. On m’a proposé de louer des objectifs Panasonic à Los Angeles. Je voulais de la qualité. Ces gens-là, il ne faut pas les esquinter, ne pas rajouter de la misère à la misère. Nous avons tourné avec un peu plus de 70 personnes et en avons gardé 10. C’est un bon ratio. Plus je vieillis, moins je tourne! On a écarté les cas trop semblables et refusé d’être complaisants. Je ne voulais pas de cris ou de personnes se tapant la tête contre les murs. La psychiatrie est très cinématographique.

– Comment ressort-on d’un tel tournage?

– C’est difficile. Lorsqu’ils sont face à la justice, les gens disent: «Je suis innocent». Là, ils disent: «Je veux sortir». Le Vinatier est un hôpital avec un grand terrain, genre paternaliste. Il n’y a plus de barrières, mais des clés électroniques. Ce sont plutôt les infirmiers qui sont enfermés dans une sorte de cage de verre. Il y a deux salles de télé, deux cours de promenade, des grillages aux fenêtres. Les murs sont nus. On n’entend presque plus de cris. Je me sens plus proche des patients que des prisonniers; il y a quelque chose de mystérieux dans la maladie mentale, des fulgurances, parfois proches de la poésie.

– Vous vous penchez beaucoup sur les gens en souffrance ou perdus face aux institutions. Pourquoi?

– C’est bizarre. J’ai eu une enfance heureuse dans la vallée de la Saône. Mes parents étaient très XIXe siècle mais ils ne m’ont jamais donné une gifle. C’étaient des gens adorables. En faisant mon métier de photographe, de journaliste, j’ai été enfermé quelquefois, à Prague, au Tchad. Je me suis même un peu réfugié en Suisse après l’affaire Claustre [une archéologue française enlevée au Tchad, que Raymond Depardon a filmée avant sa libération, ndlr]. J’étais à ramasser à la petite cuillère à cette époque, je photographiais toujours des combattants contre les murs.

Pour la rétrospective actuelle à la Fondation Henri Cartier-Bresson, Agnès Sire a identifié quatre thématiques principales dont l’enfermement. C’est là, présent. C’est un sujet qui m’intéresse mais par quel bout le prendre? Où mettre la caméra? Si tu te fais enfermer dedans, tu ne vois plus rien et la porte entrouverte ne veut rien dire… Il y a toujours cette équation de la distance, du cadre, de la lumière aussi.

– La méthode Depardon, c’est l’anti-voix off. Les scènes doivent-elles parler d’elles-mêmes, comme les photographies?

– J’aime le cinéma direct. On m’a dit il y a longtemps que je faisais de l’ethnométhodologie. Mais il m’arrive aussi de réaliser des films parlés. Lorsque je suis chez moi, en France, je préfère laisser raconter les gens et disparaître. Ailleurs, quand je filme en qualité d’Occidental, en tant qu’homme concerné, je me dois de dire qui je suis, de me présenter. Je n’arriverais pas non plus à faire du cinéma direct sans une pression: de l’homme politique, du rédacteur en chef, du psychiatre, du juge… Il me faut un rapport tendu, une hiérarchisation. Je ne pourrais pas faire des films sur une sage-femme ou un pompier, par exemple. 

– Vous signez vos films avec votre épouse Claudine Nougaret. On dit même que votre voyage de noces s’est transformé en tournage.

– Oui, notre voyage de noces s’est déroulé aux urgences psychiatriques de l’Hôtel-Dieu, il y a juste trente ans. Claudine s’occupe du son, elle est directrice artistique sonore. Nous parlons beaucoup, nous hésitons, nous nous engueulons parfois. C’est assez rare le cinéma en couple, ce sont plutôt des frères qui travaillent ensemble d’habitude. Nous sommes très fiers car nous avons inauguré il y a quelques jours une salle Nougaret-Depardon à l’école Louis-Lumière. C’est bien pour la parité, bien pour le son et l’image.

– Comment décidez-vous de traiter tel sujet en photographie, tel autre en vidéo ou parfois d’utiliser les deux moyens, comme pour «Les Habitants»?

– C’est l’attirance, le plaisir. L’alternance permet de garder le plaisir, de se remettre en cause et d’avancer. Je me souviens de Rohmer et Rouch qui disaient: «Il faut qu’il y ait toujours une passion.» Eux vivaient même d’autre chose, ils étaient ethnologues, enseignants… et quand ils faisaient leurs films, c’était vraiment pour leur plaisir. Là, j’ai envie de photographie parce que je viens de passer presque un an à tourner et à monter. Je ne sais pas si je vais aller en Afrique, en Amérique du Sud, en France…

Lorsque je suis dans le désert, je songe à rentrer faire un film en France, dans un commissariat. Et lorsque je suis à Paris dans les embouteillages, je pense à la lumière unique de la Patagonie ou aux gens qui m’attendent au Tchad. Ils me disent «vous avez trop duré Raymond», lorsque je ne suis pas revenu depuis longtemps. Le problème, c’est que j’aime beaucoup d’endroits et que j’ai toujours envie de retourner dans ces lieux. J’ai peur d’aller dans un nouveau pays à cause de cela! En alternant ainsi, j’ai préservé mon cinéma et vécu de la photographie.

– L’attrait pour la photographie est venu en découvrant l’appareil de votre frère.

– Oui. Et comme je n’ai pas fait d’études secondaires, mon père est allé voir le photographe du coin un jour de marché pour lui demander de me prendre comme apprenti. J’avais quinze ans, j’ai appris ainsi. Cela a été ma chance, avant que je ne parte à Paris, moi le petit provincial.

– Etre fils de paysans vous a longtemps complexé mais vous dites que cela vous a également aidé à approcher les gens.

– J’étais très casanier mais par chance, on m’a envoyé très tôt à l’étranger. J’ai commencé à m’y plaire. Je rencontrais beaucoup de paysans et j’étais à l’aise. C’était ma petite vengeance par rapport aux photographes des grandes villes, qui étaient un peu intimidés face aux nomades, aux gens sur les routes… Moi pas, je me mets en face d’eux et je souris. On ne parle pas la même langue mais quelque chose passe car j’ai eu cette enfance rurale. Il était beaucoup plus difficile pour moi de photographier des femmes à Paris. Fils de paysans complexé, je les prenais toujours de dos et on se moquait de moi pour cela!

– Que retenez-vous de Magnum?

– Magnum a été un tremplin. Je suis passé d’une agence régionale, Gamma, avec ses petites jalousies, à une agence internationale. J’y ai découvert une génération au regard tendre, quelque chose d’un peu usé, fatigué. Certains avaient 60 ou 70 ans. Les Fusco, Burt Glinn… Ils avaient fait la révolution à Cuba, des choses incroyables, ils avaient des vêtements patinés, un vieux sac en daim… et ils voulaient toujours être photographes. C’était rassurant!

– La rétrospective qui vous est consacrée à la Fondation HCB s’intitule «Traverser». Pourquoi?

– C’est un hommage à Nicolas Bouvier et à Bruce Chatwin. L’idée de mouvement, de continuer et de se remettre toujours en question. Je n’ai pas envie de tirer le bilan, de faire des monographies, ce genre de choses… Mais je sens bien que certains journalistes en ont marre: ils disent que je suis «un marronnier». Je ne veux pourtant prendre la place de personne, je suis le premier à la laisser aux jeunes. J’ai suffisamment souffert de mes pairs par rapport à cela.

Cartier-Bresson, je l’aime bien, c’est un très grand photographe. Mais quand vous allez voir un éditeur et qu’il vous répond: «On ne va pas faire un livre parce que tu n’es pas Cartier-Bresson.» J’en avais marre et je l’ai dit une fois. On m’avait répondu: «Ouh là là! Tu attaques le père, le maître.» Pas du tout, mais je ne voudrais pas être comme cela!

«12 jours», un film de Raymond Depardon, productrice Claudine Nougaret, 1h27. 

En dates

1942: Naissance dans une famille de cultivateurs à Villefranche-sur-Saône.

1954: Premiers instantanés à la ferme.

1956: Engagé comme apprenti chez un photographe de Villefranche-sur-Saône.

1958: Devient l’assistant de Louis Foucherand, après avoir trouvé son adresse à la rubrique reporter-photographe de l’annuaire.

1960: Rentre à l’agence Dalmas.

1966: Crée l’agence Gamma.

1970: Premier voyage au Tchad avec notamment Gilles Caron.

1974: Premier long-métrage documentaire, sur la campagne présidentielle de Valéry Giscard d’Estaing. Une partie de campagne ne sortira en salle qu’en 2002.

1978: Rejoint Magnum. Tourne San Clemente dans un hôpital psychiatrique vénitien, après un travail photographique sur le sujet.

1984: Participe à la mission photographique de la Datar.

1989: Photographie la chute du mur de Berlin.

1995: «Délits flagrants» obtient le César du meilleur documentaire.

2000: «Détours», première grande exposition à la Maison européenne de la photographie.

2004: Commence à photographier la France et son territoire, une mission qui durera cinq ans.

2012: Réalise le portrait officiel de François Hollande.

2017: «12 jours» est présenté en sélection officielle au Festival de Cannes.

 

Merci à M. Choisnet qui nous a transmit cette information !

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